Le temps est venu depuis longtemps pour moi de reprendre fonction du clavier et d'écrire un mot sur les évènements récents du Japon. Comme certains le savent déjà, je suis partie de Tokyo une semaine après le seisme et tsunami qui a frappé l'île.

J'ai laissé mes amis, mon appart, mes deux boulots du jour au lendemain pour écouter les conseils de l'ambassade et mettre en repos mes nerfs et l'angoisse que je ressentais tous les jours apres le 11 Mars. Une angoisse, au départ, non pas dûe à la centrale mais plutot aux tremblements de terre incessants qui mettaient nos nerfs à dure epreuve. Puis, la panique de la famille, la menace nucléaire qui s'intensifiait d'heure en heure au début, les mails toujours plus alarmants de l'ambassade de France, la confusion des informations contradictoires que l'on avait tous les jours, et la peur que j'eprouvais aussi m'ont fait prendre la decision de rentrer. Avec le recul, je me dis que c'etait peut etre une decision un peu hative, un peu egoiste aussi mais j'avais la chance d'avoir le choix de partir, quand d'autres ne l'avaient pas. Je l'ai donc saisie.


Ce vendredi 11 Mars, j'étais en route pour le travail à l'école sur mon vélo. Un vrombissement intense, d'abord, je comprend de suite qu'il s'agit d'un tremblement de terre, je decends de mon vélo et le monsieur du convini en face de moi me fait signe de ne pas rester là car les tuiles des toits commencent à tomber et de venir le rejoindre sous la porte d'entrée de son magasin. Les poteaux en face de moi bougent de droite à gauche très fortement, la grue derrière dans le champs de construction se balance dangereusement, les produits du magasins tombent un à un, les bouteilles se cassent dans un bruit angoissant. c'est long... puis enfin ça s'arrête. Les jambes encore tremblantes, je rejoinds mon appartement où sont toujours Roxane et Fatima que je retrouvent aussi paniquées. On sort dans la rue, pour voir du monde. Les reseaux de téléphone sont saturés, c'est impossible de joindre qui que ce soit. j'annule mon travail à l'école et on se dirige vers le bar où, on s'en doute tout le monde se rejoindra. De nouveau, la terre tremble fortement, on attends impuissantes, que ça se calme, sous les conseils de notre voisin japonais du magasin d'à coté.
Les métros sont arretés, il y a un monde fou dans la rue, chacun accroché en vain à son portable, les hélicos tournent au dessus de la ville, le traffic est bouché. Il y a soudain une ambiance étrange qui se ressent à Tokyo.
Arrivées au bar, on retrouve du monde et on découvre les premières images du tsunami. La terre continue de trembler par moments. A partir de là, tout apparait incontrolable. Les dégats de la vague, la terreur des gens qui ont de la famille ou des amis dans le nord, puis plus tard, la neige et le froid qui s'abbatent sur la région de tohoku, et bien sûr l'accident de la centrale qui se rajoute, on connait la suite.


Aujourd'hui, mon corps est en France, mon esprit reste à Tokyo et l'angoisse continue. Et que se passe t til vraiment a Fukushima? Qui doit on ecouter pour connaitre la verité?
Il y a un énorme fossé entre les informations francaises et japonaises . Quand on n'ignore pas que le gouvernement japonais minimise les risques et tente d'éviter un panique générale, on sait aussi que les médias francais font bien plus dans la sensation que dans la réelle information. La preuve en est qu'ils sont quand même parvenus à faire arriver les pharmacies en rupture de stock de pastilles d'iode...
J'écoute mes amis japonais, ils sont inquiets bien sûr, ils sont toujours frappé de répliques, la menace atomique plane encore plus que jamais, mais la vie continue tant bien que mal entre deux coupures de courant, et partir ne resoudra pas le problème.
Les Tokyoïtes sont très loin du sensationnalisme à l'occidentale. Ils font confiance à leurs personnes compétentes pour traiter le problème et il y a beaucoup de sérénité.

Au téléphone, par email, j'en parle avec eux, et ce sont eux qui tentent de me rassurer quand bien même ils sont inquiets. Puis je lis les infos et je suis en colère.
Je suis en colère car à Paris, on s'inquiète des residus du nuage radioactif au dessus de la france (n'aurait-il pas alors balayé la moitié de la terre avant d'arriver chez nous??), on achète des pastilles d'iode (??!), on exploite la gravité de la situation au Japon pour en faire un debat politique sur le nucléaire chez nous.
Puis aujourd'hui les infos deviennent quasi inexistantes sur l'evolution de la situation à Fukushima, et dans le Nord Est du Japon. On a fait sensation dans les journaux, et maintenant que les gens se lassent, la chasse au scoop est finie.

Je suis aussi déçue de l'ambassade de France. D'abord silencieuse après le vendredi 11, c'est le dimanche qu'elle s'est reveillée. Mais quel reveil... Elle nous livre telle une bombe, un mail brutal de sauve-qui peut... En voici un extrait :
 
Point nucléaire
Scénarios actuellement possible :
- explosion d’un réacteur avec dégagement d’un panache radioactif. Ce panache peut être sur Tokyo dans un délai de quelques heures, en fonction du sens et de la vitesse du vent. Le risque est celui d’une contamination.
La période critique sera les trois à quatre jours à venir.
L’Agence Météorologique japonaise vient de faire état de la probabilité d’un nouveau séisme de force 7 localisé dans le nord Kantô. Cette probabilité est de 70% dans un délai de trois jours et de 50% dans les jours suivants.

Compte tenu de ce qui précède (le risque d’un fort tremblement de terre et l’incertitude sur la question nucléaire), il paraît raisonnable de conseiller de s’éloigner de la région du Kantô pour quelques jours.
Nous déconseillons fortement à nos ressortissants de se rendre au Japon et nous recommandons fortement de reporter tout voyage prévu.

Nous recommandons à nos ressortissants de suivre en toutes circonstances les consignes des autorités japonaises. Il est notamment conseillé à nos ressortissants vivant dans les zones à proximité des centrales de se calfeutrer dans leur domicile (il faut couper les systèmes d’aération), et
de faire des provisions de bouteilles d’eau potable et de nourriture pour plusieurs heures. En cas de sortie indispensable, il est nécessaire de porter un masque respiratoire.

Et voilà, c'est comme ca qu'après un tel mail livré brut, elle nous laisse à notre solitude face à leur ligne telephonique injoignable, et un choix difficile à faire... Qu'est ce qu'on doit faire face à un tel mail? Je me demande comment reagiraient mes amis? ma famille? mes collègues?
Depuis le drame, on parle du sang froid et de la solidarité des japonais. Ou est celle de la france et de l'ambassade quand elle nous livre ce mail brutal puis se tait? Cela ressemble plus pour moi à un dédouanement "au cas où" de la part de l'ambassade "on vous avait prévenu, on a envoyé un mail, vous n'aviez qu'a fuir, nous, on a applique le principe de précaution"
Pire encore, ou est la solidarité quand les billets d'avion air france grimpent soudainement à 3000 euros dès le lendemain de la catstrophe pour rejoindre paris?
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Depuis 4 jours que la terre ne cesse de trembler, la menace est de plus en plus pesante. Les divergences de point de vue entre celui de mes amis japonais et celui de mes amis francais sont completement hallucinantes et surtout, les vagues d'informations annonçant tout et son contraire sont incessantes et laissent place à la désinformation et au doute le plus complet.

Ce n'est paradoxalement pas avec l'ambassade que je me suis sentie protegée mais evidemment avec mes amis japonais. Et bien que l'ambassade nous aient conseillé de fuir, ce sont eux qui ont eu raison de mon pouvoir de decision (incapable de prendre une décision, j'avais besoin que quelqu'un le fasse pour moi) et qui m'ont conseillé de partir. Leur benediction etait indispensable pour attenuer ne serait ce qu'un tout petit peu le sentiment d'abandon et d'egoisme qui, je le savais, me hanterait et me hante toujours. Ne devrait-on pas être solidaires dans ces moments là plutot que de fuir?

La solidarité, justement parlons en. Parlons de l'ecorme élan de solidarité qui parcourt le pays. Des collectes de sous, de vetements, de nourriture se font aujourd'hui partout. Les temples reversent leurs offrandes aux victimes, chaque magasin a installé un tron de collecte, les concerts de charité s’organisent… En France aussi des collectes sont organisées mais il est clairement plus recommandé d'envoyer de l'argent. Comment savoir de quoi ils ont besoin, comment savoir où envoyer et même si le colis va bien arriver; Ce n'est pas forcement plaisant de faire un don d'argent, mais je pense qu'aujourd'hui, de là où nous sommes c'est clairement la solution la plus efficace, et le don pourra servir à amener directement ce qui manque, là où ca manque.


Aujourd'hui à Paris, je souhaite bien sûr retourner au Japon. Mon visa expirait quoi qu'il arrive fin avril et j'avais prévu de rentrer, mais pas comme ça, pas si vite. J'y retourne pour mieux repartir, pour avoir le temps de dire au revoir, de faire les dernières choses que j'avais prévues, pour partir proprement, plus sereine et sans ce gout d'inachevé et d'égoisme. Alors je travaille en attendant.
Merci à tous ceux qui m'ont envoyé des mails (jamais recu autant de messages en si peu de temps!) ou qui se sont inquietés. Je crois avoir répondu à tout le monde, (un peu tard souvent désolée...)
Je n'ai pas encore fini avec le Japon, j'ai au contraire encore pleins de choses à dire, je posterai bientot. En attendant, c'est Sakura, la floraison des cerisiers, temps de fête au Japon, qui tombe à pic, remède idéal pour oublier un peu l'angoisse des derniers jours et de ceux à venir...